Chapter 6 - Le coffre de Genève

À l’aube, Daniel quitta l’hôpital de Rouen avec la sensation d’abandonner une partie de lui-même dans chaque pièce.
Lucas devait rester sous surveillance médicale pendant plusieurs jours. La balle avait traversé son épaule sans toucher l’artère, mais les médecins craignaient une infection. Éloïse, quant à elle, demeurait à Paris sous la protection de Camille, de sa mère et de deux agents engagés par Maître Beaumont.
Claire ne voulait pas se séparer de sa fille.
Elle avait passé près d’une heure au téléphone avec Camille, donnant des instructions précises sur les biberons, les heures de sommeil et la manière dont Éloïse aimait être bercée. Lorsqu’elle raccrocha, Daniel aperçut ses mains trembler.
— Nous pouvons renoncer au voyage, lui dit-il.
— Non.
— Claire…
— Si nous ne récupérons pas le testament, ta mère utilisera la police, les tribunaux et l’entreprise pour nous écraser. Éloïse ne sera jamais en sécurité.
Elle avait raison.
Un avion privé affrété par Beaumont les conduisit à Genève. Marc les accompagnait avec son ordinateur et les copies numériques des enregistrements d’Étienne. Beaumont avait également envoyé deux agents de sécurité, mais Daniel savait que la discrétion serait plus utile que la force.
Pendant le vol, personne ne dormit.
Daniel regardait les nuages défiler sous l’appareil. Les paroles d’Étienne tournaient continuellement dans son esprit.
« Je t’ai aimé comme mon propre fils. »
Étienne n’était pas son père biologique, mais il avait été celui qui lui avait appris à lire, à nager et à ne jamais humilier un employé devant les autres. Antoine Armand lui avait transmis son sang, mais rien d’autre.
Daniel ne savait pas encore laquelle de ces vérités lui faisait le plus mal.
À leur arrivée, une voiture les conduisit dans le quartier bancaire. L’établissement mentionné sur les relevés d’Étienne n’affichait aucun nom sur sa façade. Seule une plaque discrète indiquait : Banque Privée Helvetia.
À l’intérieur, une femme aux cheveux argentés les accueillit.
— Monsieur Moreau, je suis Émilie Varga, directrice du service des successions confidentielles.
Daniel lui présenta la vidéo d’Étienne, les relevés bancaires et les documents transmis par Beaumont.
Elle les examina longuement.
— Votre père a effectivement déposé plusieurs éléments dans notre établissement, dit-elle enfin.
Daniel hésita avant de corriger :
— L’homme qui m’a élevé.
Émilie Varga inclina légèrement la tête.
— Il a laissé des instructions très précises. Le coffre ne peut être ouvert que par deux personnes réunies.
— Lesquelles ?
— Daniel Moreau et Juliette Armand.
Claire échangea un regard avec Daniel.
— Juliette se trouve probablement à Paris, dit-elle.
— Pas exactement, répondit une voix derrière eux.
Juliette se tenait à l’entrée du salon privé.
Elle portait un pantalon sombre, un manteau gris et de grandes lunettes qui dissimulaient une partie de son visage. Elle semblait avoir voyagé sans bagages.
Daniel se leva brusquement.
— Comment nous as-tu trouvés ?
— Mon père a envoyé des hommes à Rouen. Je les ai entendus parler du téléphone et de Genève.
Claire se raidit.
— Tu savais pour l’incendie ?
— Je savais qu’il voulait récupérer quelque chose. Je n’ai compris ce qu’il avait ordonné qu’après avoir vu les images aux informations.
— Pourquoi devrions-nous te faire confiance ? demanda Daniel.
Juliette retira ses lunettes. Ses yeux étaient rouges de fatigue.
— Vous ne devriez pas. Mais si ce coffre contient la preuve qu’Étienne était mon père, j’ai le droit de savoir.
Daniel pensa à la jeune femme debout dans le salon de Saint-Cloud, silencieuse pendant qu’Hélène faisait arrêter Claire.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ce soir-là ?
— Parce que mon père m’avait assuré que Claire avait volé l’argent. Il m’a montré les virements, les enregistrements et sa prétendue confession.
Claire la fixa.
— Il voulait te présenter comme la nouvelle dirigeante de ma fondation.
— Je croyais qu’il s’agissait d’une solution temporaire.
— Et le mariage avec Daniel ? demanda Claire.
Juliette pâlit.
— Je ne voulais pas l’épouser.
Daniel fronça les sourcils.
— Il n’a jamais été question de mariage entre nous.
— Pas pour toi. Ta mère et mon père avaient déjà préparé une annonce. Ils comptaient révéler nos prétendues fiançailles lorsque Claire aurait été arrêtée.
Daniel sentit la nausée revenir.
Hélène avait voulu remplacer sa femme en une seule soirée, comme on remplaçait une administratrice dans un conseil.
Émilie Varga mit fin à la discussion.
— Si vous acceptez tous les deux la procédure, nous pouvons ouvrir le coffre.
Daniel et Juliette signèrent plusieurs formulaires. Ils durent ensuite fournir leurs empreintes, répondre à des questions établies par Étienne et présenter chacun une clé.
— Je n’ai aucune clé, dit Juliette.
Émilie posa devant elle une petite enveloppe.
— Monsieur Étienne Moreau m’a demandé de vous remettre ceci si vous veniez un jour.
À l’intérieur se trouvait un médaillon appartenant autrefois à la mère de Juliette. En l’ouvrant, elle découvrit une minuscule clé dorée.
Ses lèvres tremblèrent.
— Ma mère disait qu’Étienne lui avait offert ce médaillon avant ma naissance.
Le coffre se trouvait quatre niveaux sous terre, derrière une succession de portes blindées. Lorsqu’ils entrèrent enfin dans la chambre sécurisée, Daniel aperçut une longue boîte noire posée sur une table.
À l’intérieur reposaient un testament original, trois carnets comptables, plusieurs clés USB et une lettre destinée à Juliette.
Beaumont, présent par appel vidéo, examina les premières pages du testament.
— Il est authentifié par deux notaires suisses, déclara-t-il. Étienne Moreau transmet cinquante-deux pour cent de ses parts à Juliette Armand, à condition que son identité biologique soit confirmée.
Juliette s’assit, bouleversée.
Daniel prit l’un des carnets.
Les pages contenaient des dizaines de transferts entre Moreau Industries, le groupe Armand et plusieurs sociétés écrans. Les signatures d’Hélène et d’Antoine apparaissaient à côté de certaines opérations.
Marc brancha la première clé USB.
Un dossier portait le nom : « Keller ».
Avant qu’il puisse l’ouvrir, une alarme retentit.
La porte du coffre se verrouilla automatiquement.
Émilie Varga consulta son téléphone interne.
— Une alerte de sécurité a été déclenchée à l’étage. Des hommes armés se sont présentés avec un mandat suisse.
— Un véritable mandat ? demanda Claire.
— Non. Notre service juridique ne trouve aucune trace officielle.
Daniel regarda Juliette.
— Ton père.
La voix d’Antoine résonna soudain dans les haut-parleurs de la salle.
— Juliette, prends le testament et viens me rejoindre. Tu n’as rien à faire avec ces gens.
Juliette leva les yeux vers la caméra.
— Tu as incendié le garage de Lucas ?
Un silence.
— Cet homme détenait des biens volés.
— Tu as essayé de le tuer.
— Je protège notre famille.
Juliette serra le médaillon dans sa main.
— Tu viens de m’apprendre que je ne fais peut-être même pas partie de ta famille.
Antoine perdit son calme.
— Étienne était un menteur. Daniel veut utiliser cette histoire pour te voler ton avenir.
Daniel s’approcha de la caméra.
— Pourquoi voulais-tu me fiancer à elle si tu pensais que nous étions les enfants d’Étienne ?
Antoine ne répondit pas.
Cette absence de réponse révéla davantage qu’un aveu.
Il avait toujours connu la vérité.
Émilie ouvrit un panneau dissimulé dans le mur.
— Cette banque possède un passage d’évacuation réservé aux transferts sensibles. Il conduit à un bâtiment voisin.
— Et les documents ? demanda Claire.
— Nous ne pouvons pas tout emporter.
Daniel prit le testament, les clés USB et deux carnets. Juliette saisit la lettre d’Étienne. Marc photographia rapidement les autres pages.
Ils pénétrèrent dans un corridor étroit éclairé par des lampes rouges. Derrière eux, des coups métalliques indiquaient que les hommes d’Antoine tentaient de forcer la porte.
Le passage débouchait dans les archives souterraines d’un cabinet d’avocats.
Un agent de sécurité suisse les attendait près de la sortie.
— Une voiture est prête.
Lorsqu’ils atteignirent la rue, Daniel aperçut deux véhicules noirs bloquant l’accès principal de la banque. Des hommes en costume communiquaient par radio.
Ils montèrent dans une camionnette grise et quittèrent le quartier par une voie secondaire.
Juliette demeurait silencieuse, la lettre sur ses genoux.
Après plusieurs minutes, elle l’ouvrit.
Daniel ne lut pas les mots, mais il vit les larmes couler sur le visage de la jeune femme.
— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda-t-il.
Juliette inspira profondément.
— Il dit qu’il a voulu me reconnaître, mais que ma mère a refusé par peur d’Antoine. Il dit aussi qu’elle n’est pas morte dans un accident.
Claire se pencha vers elle.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Juliette retourna la dernière page.
Une adresse y était inscrite.
Clinique Keller, canton de Vaud.
Sous l’adresse, Étienne avait ajouté une phrase :
« Sophie est encore en vie. »
Juliette releva la tête.
— Ma mère est morte il y a dix-sept ans.
— Peut-être pas, répondit Claire.
Derrière eux, l’une des voitures noires venait d’apparaître sur la route.
Daniel serra le testament contre lui.
Ils avaient trouvé les preuves nécessaires pour renverser Hélène et Antoine.
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Mais ils venaient également de découvrir que le mensonge avait englouti une autre victime.
Et cette victime les attendait peut-être encore dans une clinique suisse.