Chapter 5 - Les cendres de Rouen

Lorsque Daniel et Claire arrivèrent à Rouen, une épaisse fumée noire flottait encore au-dessus du garage.
La police avait finalement libéré Claire sous contrôle judiciaire, grâce aux premiers enregistrements d’Étienne et aux anomalies découvertes par Marc. Elle restait officiellement suspecte, mais le procureur avait interdit toute diffusion supplémentaire des accusations jusqu’à l’examen des nouvelles preuves.
Daniel avait confié Éloïse à Camille, installée avec sa mère dans un appartement sécurisé par Maître Beaumont.
Le garage de Lucas n’était plus qu’une carcasse sombre. Des pompiers déroulaient leurs tuyaux entre les véhicules calcinés. Les vitres des bâtiments voisins avaient éclaté sous l’effet de la chaleur.
Claire sortit de la voiture avant même qu’elle soit complètement arrêtée.
— Lucas !
Daniel la rattrapa près du périmètre de sécurité.
— Madame, vous ne pouvez pas passer, déclara un policier.
— Mon frère travaille ici. Lucas Vasseur. Où est-il ?
Le policier consulta une liste.
— Aucune victime n’a été découverte pour le moment.
— Cela ne signifie pas qu’il est vivant.
— Une enquête est en cours.
Un homme portant une veste de mécanicien s’approcha. Son visage était couvert de suie.
— Vous êtes la sœur de Lucas ?
— Oui. Vous savez où il est ?
— Il est parti peu avant l’incendie.
Claire agrippa son bras.
— Avec qui ?
— Seul. Il avait reçu un appel. Après ça, il est devenu très nerveux. Il a pris une boîte dans son casier et m’a dit que si quelqu’un posait des questions, je ne l’avais pas vu.
— Quelle boîte ?
— Une petite boîte métallique.
Le téléphone.
Daniel demanda à consulter les images des caméras environnantes. Le mécanicien indiqua une station-service située de l’autre côté de la route.
Sur les enregistrements, ils virent Lucas quitter le garage à vingt-deux heures quarante-sept. Il regardait constamment derrière lui. Il monta dans une camionnette blanche et démarra.
Onze minutes plus tard, une berline noire s’arrêta devant le bâtiment. Un homme en descendit, brisa une fenêtre latérale et lança quelque chose à l’intérieur. Le feu commença presque immédiatement.
L’image était trop sombre pour identifier son visage, mais Daniel reconnut le modèle de la voiture.
Antoine Armand possédait la même berline.
— Il veut détruire le téléphone, dit Claire.
— Et supprimer ton frère s’il le trouve.
Ils transmirent l’enregistrement à la police, puis tentèrent d’appeler Lucas. Son téléphone principal était éteint.
Claire réfléchit soudain.
— Il en possède un autre. Un vieux portable qu’il utilise pour ses clients difficiles.
Elle composa le numéro.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Quelqu’un répondit, mais personne ne parla.
— Lucas ? C’est Claire.
Un souffle se fit entendre.
— Où es-tu ?
La voix de Lucas arriva enfin, basse et précipitée.
— Je ne peux pas te le dire.
— Ton garage a brûlé.
— Je sais.
— Qui t’a prévenu ?
— Un homme m’a appelé. Il connaissait le téléphone que tu m’avais confié. Il a proposé cinquante mille euros pour le récupérer.
— Tu lui as donné ?
— Non.
Claire ferma les yeux de soulagement.
— Écoute-moi. Tu es en danger.
— Tu crois que je ne l’ai pas compris ?
Daniel prit doucement l’appareil.
— Lucas, c’est Daniel.
— Le grand héritier Moreau. Toute cette histoire vient de ta famille.
— Tu as raison. Mais je vais vous protéger, Claire et toi.
— Tu n’as même pas réussi à protéger ta propre femme dans ta maison.
Daniel accepta l’accusation.
— Non. J’ai échoué. Mais je ne commettrai pas la même erreur deux fois.
Un silence suivit.
— Que contient exactement ce téléphone ? demanda Lucas.
— Des photos de documents liés à la mort de mon père.
— Il y a autre chose.
Claire se rapprocha.
— Quoi ?
— J’ai essayé de l’allumer après l’appel. Il contient une vidéo.
— Quelle vidéo ?
— Ton père l’a enregistrée à l’hôpital.
Daniel sentit son cœur accélérer.
— Peux-tu nous l’envoyer ?
— Le fichier est trop lourd et le téléphone ne se connecte plus au réseau. Je crois qu’il a été configuré pour empêcher les transferts.
Marc, en ligne avec eux depuis Paris, intervint :
— Dites-lui de ne rien modifier. Nous devons récupérer l’appareil physiquement.
Lucas refusa d’indiquer sa position. Il accepta seulement de rencontrer Claire dans un lieu qu’il choisirait lui-même.
— Demain à six heures, dit-il. À l’ancienne gare de triage près de Sotteville. Viens seule.
Daniel secoua immédiatement la tête.
Claire le regarda.
— D’accord, répondit-elle à son frère.
L’appel prit fin.
— Tu n’iras pas seule, déclara Daniel.
— S’il te voit, il partira.
— Antoine peut également l’avoir entendu.
— Alors nous n’avons pas le choix.
Ils passèrent le reste de la nuit dans un hôtel discret. Beaumont organisa une équipe de surveillance composée de deux anciens policiers. Daniel devait rester à distance, tandis que Claire rejoindrait Lucas près des voies abandonnées.
À cinq heures cinquante, la pluie commença à tomber.
Claire avançait entre les anciens entrepôts, vêtue d’un manteau sombre. Un petit micro était dissimulé sous son col. Daniel observait sa progression depuis une voiture située à trois cents mètres.
— Je ne vois personne, murmura Claire.
— Continue jusqu’au bâtiment rouge, répondit l’un des agents.
Une silhouette apparut derrière un wagon rouillé.
Lucas.
Il avait le visage fatigué, une barbe de plusieurs jours et un sac à dos sur une épaule.
Claire courut vers lui.
Ils s’étreignirent.
— Tu as le téléphone ? demanda-t-elle.
Lucas sortit la boîte métallique de son sac.
Au même instant, un coup de feu retentit.
La balle frappa la paroi du wagon.
Daniel ouvrit la portière de la voiture.
— À terre ! cria un agent.
Deux hommes armés surgirent entre les entrepôts. Lucas poussa Claire derrière une pile de traverses. Daniel courut vers eux malgré les ordres des agents.
Un second coup de feu éclata.
Lucas tomba.
— Non ! hurla Claire.
Daniel atteignit les traverses pendant que les agents ripostaient. L’un des assaillants s’enfuit. L’autre fut désarmé après une courte lutte.
Claire pressait ses mains contre l’épaule ensanglantée de son frère.
— Reste avec moi !
— Ce n’est pas grave, souffla Lucas. La balle a traversé.
Daniel ramassa la boîte métallique tombée dans la boue.
L’écran de l’ancien téléphone était intact.
Au loin, des sirènes approchaient.
L’homme capturé refusait de parler. Toutefois, dans sa poche, les agents trouvèrent une carte d’accès à la clinique Keller, en Suisse.
Plus tard, à l’hôpital, Marc réussit à extraire la vidéo enregistrée par Étienne.
Daniel, Claire, Lucas et Maître Beaumont la regardèrent ensemble.
Étienne Moreau apparaissait dans une chambre d’hôpital. Son visage était pâle, sa respiration difficile.
— Daniel, si tu regardes cette vidéo, je suis probablement mort. Je t’ai aimé comme mon propre fils, mais Hélène a passé sa vie à craindre que tu découvres ce que je savais depuis ta naissance.
Daniel s’approcha de l’écran.
Étienne continua :
— Je ne suis pas ton père biologique.
Claire saisit la main de Daniel.
— Hélène a eu une liaison avec Antoine Armand. Lorsque tu es né, j’ai accepté de te reconnaître pour protéger le nom de la famille. Antoine n’a jamais cessé de te considérer comme l’héritier qui lui avait été volé.
La vidéo se brouilla quelques secondes.
— Ils veulent unir les deux fortunes. C’est pour cela qu’Hélène souhaite te séparer de Claire et te rapprocher de Juliette. Mais il existe une vérité encore plus dangereuse : Juliette n’est pas la fille biologique d’Antoine.
Daniel sentit une nausée monter.
Sur l’écran, Étienne prit une longue inspiration.
— Elle est ma fille.
Personne ne bougea.
Cela signifiait que Daniel et Juliette n’avaient aucun lien biologique, mais que les deux familles avaient échangé leurs héritiers dans un mensonge vieux de plusieurs décennies.
Étienne prononça alors les mots qui transformèrent définitivement leur combat.
— J’ai modifié mon testament. La majorité de Moreau Industries ne revient ni à Daniel ni à Hélène. Elle appartient à Juliette. Quant à Daniel, Antoine lui a transmis sans le savoir un droit légal sur l’empire Armand.
La vidéo s’interrompit.
Beaumont regarda Daniel.
— Si ce testament existe encore, votre mère et Antoine peuvent perdre le contrôle des deux groupes.
Claire comprit avant les autres.
— Voilà pourquoi ils sont prêts à tuer.
Daniel fixa l’écran noir.
Toute son enfance, il avait vécu en croyant être l’héritier d’Étienne Moreau. Toute sa vie adulte, Antoine l’avait traité comme un rival alors qu’il était son véritable père.
Mais au milieu de ce chaos, une certitude demeurait.
Hélène avait détruit son mari, torturé Claire et mis Éloïse en danger afin de préserver un mensonge.
Daniel se leva.
— Nous ne retournerons pas à la maison.
— Où allons-nous ? demanda Claire.
Il prit la boîte métallique contenant le téléphone.
— À Genève. Le testament de mon père a probablement été déposé dans la même banque que ses comptes secrets.
Lucas tenta de se redresser malgré sa blessure.
— Et si Antoine nous attend là-bas ?
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Daniel regarda sa femme, puis l’image figée de celui qui l’avait élevé.
— Alors, cette fois, ce sera nous qui l’attendrons.