Chapter 4 - Le secret de Claire

Camille ne fut pas retenue dans la maison.
Contre toute attente, Hélène lui permit de partir. Elle se contenta de lui remettre une lettre de licenciement et de lui annoncer que sa mère devait quitter son appartement avant la fin de la semaine.
Lorsque Camille rejoignit Daniel, elle tremblait de colère.
— Je suis désolée. Elle savait tout.
— Ce n’est pas votre faute, répondit-il.
— Elle a détruit l’enregistreur.
Marc secoua la tête.
— Pas nécessairement.
Il expliqua que certains appareils effectuaient une synchronisation automatique avec un espace de stockage distant. La copie de sauvegarde retrouvée sur les anciens serveurs indiquait l’existence d’un compte intitulé « H-Mémoire ».
— Il faut le mot de passe, dit Daniel.
— Ou l’adresse de récupération.
Pendant que Marc cherchait, Maître Beaumont reçut un appel du commissariat.
Le procureur acceptait de suspendre la demande de détention de Claire jusqu’à midi. Les journaux informatiques et le courriel d’Antoine créaient suffisamment de doute pour poursuivre les vérifications, mais pas assez pour abandonner les charges.
Daniel se rendit immédiatement auprès de sa femme.
Il la retrouva dans une petite salle d’entretien. Éloïse dormait dans un berceau mobile. Claire portait toujours sa robe beige, désormais froissée. La marque sur sa joue avait pris une teinte violette.
Daniel s’assit en face d’elle.
Pendant quelques secondes, aucun d’eux ne parla.
— Camille m’a raconté ce qui se passait à la maison, dit-il enfin.
Claire fixa ses mains.
— Elle n’aurait pas dû.
— Tu l’as protégée alors que personne ne te protégeait.
— Sa mère aurait perdu son logement.
— Et toi, tu pouvais perdre notre fille.
Claire releva brusquement les yeux.
— Tu crois que je ne le savais pas ?
Sa voix brisée résonna dans la pièce.
— Chaque jour, ta mère me rappelait qu’un tribunal croirait plus facilement une femme comme elle qu’une femme comme moi. Elle disait que j’étais pauvre avant de t’épouser, que j’avais souffert d’anxiété après l’accouchement et que mes propres parents étaient morts. Elle répétait que je n’avais personne.
Daniel encaissa chaque mot en silence.
— Tu m’avais, murmura-t-il.
Claire eut un rire amer.
— Non. Je t’appelais et elle répondait à ta place. Je t’écrivais, mais mes messages disparaissaient. Lorsque je réussissais enfin à te parler, tu me disais que j’étais fatiguée et que je devais faire confiance à ta mère.
Daniel se souvenait de ces conversations.
Il lui avait demandé de se reposer. Il lui avait expliqué qu’Hélène pouvait être dure, mais qu’elle voulait le bien de la famille. Il avait interprété la peur de Claire comme une tension ordinaire entre une épouse et sa belle-mère.
— J’ai refusé de voir ce qui était devant moi, admit-il.
— Oui.
Le mot fut prononcé sans cruauté. C’était simplement la vérité.
Daniel baissa la tête.
— Je ne te demanderai pas de me pardonner maintenant.
— Ce n’est pas ce qui compte.
— Qu’est-ce qui compte ?
Claire regarda Éloïse.
— Que notre fille ne grandisse jamais dans cette maison.
Daniel acquiesça.
— Elle n’y retournera pas.
Un silence plus calme s’installa.
Puis Daniel se rappela les derniers mots de sa mère.
— Hélène affirme que tu me caches quelque chose.
Claire devint immobile.
Cette réaction suffit à confirmer qu’un secret existait.
— Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit ?
— Ce n’est pas le moment.
— Au contraire. Nous n’avons plus le droit de garder des choses entre nous.
Claire se leva et marcha jusqu’à la fenêtre grillagée.
— Quelques jours avant ton départ, j’ai trouvé une lettre dans les affaires de ton père.
Daniel fronça les sourcils.
— Quelles affaires ?
— Celles que ta mère voulait jeter. Des cartons ont été déposés dans le sous-sol. Je cherchais des albums de famille pour Éloïse.
— Que disait la lettre ?
Claire se retourna.
— Ton père ne croyait pas que sa maladie était naturelle.
Étienne Moreau était officiellement mort d’une insuffisance cardiaque après plusieurs mois de déclin. Daniel avait été présent durant ses dernières semaines. Les médecins parlaient d’une maladie dégénérative compliquée par son âge et son ancienne consommation de tabac.
— C’est impossible.
— Il avait demandé une analyse de ses médicaments. Il soupçonnait quelqu’un de modifier les doses.
Daniel sentit le froid envahir son corps.
— Qui soupçonnait-il ?
— Il ne donnait aucun nom.
Claire expliqua qu’elle avait trouvé, avec la lettre, un relevé bancaire indiquant des paiements réguliers à une clinique privée en Suisse. Le bénéficiaire était un médecin nommé Keller.
Le même médecin qui venait de signer le faux certificat sur l’état mental de Daniel.
— Pourquoi ne m’as-tu pas montré ces documents ?
— J’ai essayé. Le soir où je voulais t’en parler, ta mère est entrée dans notre chambre. Elle a vu la lettre. Elle me l’a prise et m’a dit que si je prononçais un seul mot, elle ferait de moi la coupable de la mort de ton père.
— Comment aurait-elle pu faire cela ?
— J’étais infirmière dans le service où il a été soigné.
Daniel se leva lentement.
Claire avait rencontré sa famille lorsqu’elle travaillait à l’hôpital. Elle avait pris soin d’Étienne durant une courte hospitalisation. Après sa sortie, Daniel et elle avaient continué à se voir. Hélène avait toujours accusé Claire d’avoir profité de la vulnérabilité de son père pour entrer dans leur vie.
— Elle possède des dossiers médicaux avec ta signature ?
— Oui. Certaines injections ont été enregistrées sous mon identifiant. Pourtant, je ne les ai jamais effectuées.
— Comme les virements.
Claire hocha la tête.
— Elle a utilisé la même méthode. Elle fabrique des preuves avec l’identité des personnes qu’elle veut détruire.
Daniel se rassit, bouleversé.
La révocation de Claire n’était donc pas seulement destinée à contrôler la fondation. Hélène craignait qu’elle révèle quelque chose sur la mort d’Étienne.
— Où sont les relevés bancaires ?
— J’en ai fait des photos. Je les ai cachées sur un ancien téléphone.
— Où ?
— Chez mon frère.
Daniel savait que Claire avait un demi-frère, Lucas, avec qui elle entretenait peu de contacts. Il travaillait comme mécanicien à Rouen.
— Appelle-le.
Claire secoua la tête.
— Ma mère connaît son existence. Elle m’a montré hier une photographie de Lucas devant son garage. Elle le fait surveiller.
Daniel sentit sa colère monter, mais il se força à réfléchir.
— Beaumont peut envoyer quelqu’un.
— Il faut agir discrètement. Lucas ignore ce qu’il possède. Je lui ai seulement demandé de conserver le téléphone.
Daniel transmit l’information à son avocat.
Une heure plus tard, un enquêteur privé partit pour Rouen.
À onze heures vingt, Marc les appela.
— J’ai trouvé l’adresse de récupération du compte d’enregistrement.
— À qui appartient-elle ?
— À Étienne Moreau.
Daniel resta silencieux.
Le compte avait été créé au nom de son père six mois avant sa mort. Marc tenta plusieurs anciens mots de passe, sans succès.
— Il nous reste une possibilité, dit-il. La question de sécurité demande : « Quel fut le dernier endroit où tu t’es senti libre ? »
Daniel ferma les yeux.
Son père lui avait parlé une seule fois de liberté. C’était lors d’un voyage effectué ensemble quand Daniel avait seize ans. Ils avaient passé une nuit dans une petite maison au bord d’un lac, loin des réunions, des domestiques et des attentes familiales.
— Annecy, répondit-il.
Le compte s’ouvrit.
Des centaines d’enregistrements apparurent à l’écran.
Marc lança le plus ancien. La voix affaiblie d’Étienne remplit la salle.
— Si quelqu’un écoute ceci, cela signifie probablement que je n’ai pas réussi à arrêter Hélène.
Claire porta une main à sa bouche.
L’enregistrement continuait :
— Ma femme et Antoine Armand détournent l’argent de l’entreprise depuis des années. J’ai découvert leur système. Depuis que je les ai confrontés, mes médicaments ont changé. Je ne sais pas combien de temps il me reste.
Daniel sentit ses yeux brûler.
Puis la voix de son père prononça une dernière phrase.
— Daniel ne doit surtout pas apprendre la vérité sur sa naissance avant d’être prêt.
La pièce devint silencieuse.
Daniel regarda Claire.
— Ma naissance ?
Avant qu’elle puisse répondre, le téléphone de Beaumont sonna.
L’enquêteur envoyé à Rouen venait d’arriver devant le garage de Lucas.
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Le bâtiment était en feu.
Et le frère de Claire demeurait introuvable.