Chapter 2 - La reine de la maison Moreau

Le silence tomba sur la salle de réception lorsque Daniel entra avec Claire et Éloïse.
Les musiciens interrompirent leur morceau. Les serveurs immobilisèrent leurs plateaux. Sous l’immense lustre, près de soixante invités se tournèrent vers eux.
Parmi les visages familiers figuraient des membres du conseil d’administration, des partenaires étrangers, plusieurs cousins éloignés et des journalistes économiques qu’Hélène présentait comme des amis de la famille. Ce rassemblement n’était pas une célébration.
C’était une exécution publique soigneusement préparée.
Claire resta légèrement derrière Daniel. Il sentait son corps trembler contre son bras. Éloïse s’était enfin endormie, inconsciente du danger qui entourait sa mère.
Près de la cheminée se tenait Juliette Armand.
Grande, blonde, vêtue d’une robe noire élégante, elle ne semblait pas partager l’assurance des autres invités. Lorsqu’elle croisa le regard de Daniel, elle baissa aussitôt les yeux.
À sa droite, son père, Antoine Armand, affichait en revanche un sourire satisfait.
Daniel comprit que l’affaire dépassait la haine d’Hélène envers Claire.
— Daniel, déclara sa mère, nous étions justement en train d’évoquer les changements indispensables à l’avenir de notre groupe.
— En utilisant une fausse signature ?
Un murmure parcourut la salle.
Hélène ne cilla pas.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
Daniel déplia la lettre de révocation.
— Ce document porte mon nom. Je ne l’ai ni rédigé ni signé.
Antoine Armand s’avança.
— Peut-être devrions-nous éviter de discuter de questions professionnelles devant les invités.
— Ces invités sont ici parce que vous vouliez les rendre témoins de l’humiliation de ma femme. Ils peuvent donc entendre la suite.
Hélène posa sa coupe sur une table.
— Personne n’humilie Claire. Elle doit seulement répondre de ses actes.
— Quels actes ?
— Cent quatre-vingt mille euros ont disparu des comptes de la fondation.
— Et vous possédez des preuves contre elle ?
— Les preuves ont été transmises à notre service juridique.
— Montrez-les-moi.
La mâchoire d’Hélène se contracta.
— Elles ne sont pas ici.
— Pourtant, vous aviez préparé une confession à lui faire signer.
Daniel se tourna vers Claire.
— Où est-elle ?
Claire hésita, puis indiqua la table située derrière Hélène.
Un dossier bleu y reposait.
Daniel s’en empara. À l’intérieur se trouvait une déclaration de six pages. Claire y reconnaissait avoir transféré l’argent sur un compte personnel. Elle acceptait de démissionner, de quitter la résidence et de ne pas contester une procédure destinée à confier temporairement Éloïse à Daniel.
Une clause supplémentaire autorisait Hélène à devenir administratrice du patrimoine de l’enfant.
Daniel releva les yeux.
— Vous avez voulu prendre le contrôle de l’héritage de ma fille.
— Je voulais le protéger.
— Contre sa propre mère ?
— Contre une femme incapable de comprendre les responsabilités liées à notre nom.
Claire baissa la tête.
Daniel connaissait cette réaction. Pendant des mois, il avait vu sa femme devenir plus silencieuse en présence d’Hélène. Il avait pris son calme pour de la diplomatie. Désormais, il comprenait qu’il s’agissait d’un mécanisme de survie.
— Regardez-moi, Claire, dit-il doucement.
Elle leva les yeux.
— Vous n’avez rien volé.
— Je sais.
Sa voix était faible, mais ferme.
Hélène eut un rire bref.
— Sa parole te suffit ? Tu es donc plus naïf que je ne le pensais.
— Non. Sa parole ne me suffit pas.
Claire pâlit.
Daniel poursuivit :
— Elle me suffit pour la croire. Mais pour détruire ceux qui l’ont accusée, j’utiliserai des faits.
Il sortit son téléphone et appela Marc Delcourt, le directeur de la sécurité informatique du groupe.
Hélène fit un pas vers lui.
— Il est tard. Marc ne travaille pas ce soir.
Daniel activa le haut-parleur.
Marc répondit après deux sonneries.
— Monsieur Moreau ?
— Marc, accédez immédiatement aux journaux de connexion de la fondation. Je veux savoir quel compte a autorisé les virements suspects, depuis quelle adresse et quel appareil.
Un silence suivit.
— Monsieur, je ne peux pas…
— Pourquoi ?
— Mon accès a été suspendu cet après-midi.
Daniel fixa sa mère.
— Par qui ?
— Par Madame Moreau.
Des regards se tournèrent vers Hélène.
Elle croisa les bras.
— J’ai pris une mesure de sécurité après la découverte du détournement.
— Marc, reprit Daniel, utilisez mon autorisation d’administrateur principal.
— Elle ne fonctionne plus.
Cette fois, Daniel sentit un véritable danger.
Seules trois personnes pouvaient modifier son niveau d’accès : lui-même, Marc et le président temporaire du conseil d’administration. Or, pendant son déplacement, il avait confié cette fonction à sa mère.
— Quand mon accès a-t-il été supprimé ?
— À dix-sept heures quarante-deux.
Daniel raccrocha lentement.
Antoine Armand se rapprocha d’Hélène.
— Cette discussion ne mène nulle part.
— Au contraire, répondit Daniel. Elle devient très intéressante.
Il regarda les membres du conseil.
— Qui parmi vous savait que ma mère avait supprimé mes accès à l’entreprise ?
Personne ne répondit.
Puis Bernard Lemaire, un administrateur de longue date, toussota.
— Hélène nous a informés d’une situation médicale te concernant.
— Quelle situation médicale ?
Bernard semblait soudain regretter d’avoir parlé.
— Elle affirmait que tu avais subi une crise sévère à Genève. Que les médecins recommandaient un retrait temporaire de tes fonctions.
Daniel eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.
— Vous avez reçu un certificat ?
— Oui.
— Signé par quel médecin ?
— Le docteur Keller, je crois.
Daniel connaissait le docteur Keller. Il ne l’avait pas vu depuis deux ans.
Hélène leva une main.
— Assez. Tu es fatigué et bouleversé. Nous parlerons demain.
— Non. Nous allons parler maintenant.
Il se dirigea vers elle, sans élever la voix.
— Vous avez fabriqué une maladie pour m’écarter de l’entreprise. Vous avez accusé Claire de vol pour la chasser. Vous avez tenté de prendre le contrôle du patrimoine d’Éloïse. Et lorsque ma femme a refusé de signer, vous l’avez frappée.
La salle s’agita.
— Je ne l’ai pas frappée, répondit Hélène.
— Alors qui l’a fait ?
Claire serra les lèvres.
Daniel se tourna vers elle.
— Dis-le.
Elle contempla la foule. La honte lui colorait le visage, mais quelque chose changea dans ses yeux. Peut-être venait-elle de comprendre que le silence ne protégeait plus personne.
— Madame Moreau m’a giflée, dit-elle enfin. Ensuite, Monsieur Armand a pris mon téléphone lorsque j’ai essayé d’appeler la police.
Tous les regards se portèrent sur Antoine.
— C’est un mensonge ! protesta-t-il.
— Son téléphone est cassé dans la cuisine, dit Daniel. Vos empreintes y seront probablement encore.
Antoine pâlit.
Juliette s’éloigna légèrement de son père.
Hélène, elle, demeura étrangement calme.
— Tu crois avoir gagné parce que Claire a raconté une histoire devant quelques personnes ? demanda-t-elle. Tu ignores encore l’essentiel.
— Qu’est-ce que j’ignore ?
— Pourquoi nous avons dû agir ce soir.
Daniel perçut alors des sirènes au loin.
Elles se rapprochaient de la propriété.
Claire leva brusquement la tête.
— Tu as appelé la police ?
— Non.
Les sirènes s’arrêtèrent devant la maison.
Quelques secondes plus tard, trois policiers entrèrent dans le vestibule, accompagnés d’un homme en costume sombre.
L’homme montra une carte professionnelle.
— Brigade financière. Nous avons un mandat pour arrêter Madame Claire Moreau dans le cadre d’une enquête pour détournement de fonds et falsification de documents.
Claire recula.
Daniel se plaça devant elle.
— Ce mandat repose sur de fausses preuves.
— Monsieur, éloignez-vous.
Hélène reprit sa coupe, avec la tranquillité d’une reine observant l’aboutissement de son plan.
— Je t’avais prévenu, Daniel. Certaines vérités ne peuvent plus être effacées une fois rendues publiques.
Daniel regarda sa mère.
Puis il comprit.
Elle n’avait jamais prévu de forcer Claire à signer.
Elle avait prévu qu’elle refuserait.
La soirée entière avait été conçue pour que l’arrestation se déroule devant des témoins, devant les administrateurs et devant la presse.
Avant même que Claire ne quitte la maison, sa réputation serait détruite.
Un policier tendit la main vers elle.
Éloïse se réveilla et se mit à pleurer.
Daniel prit sa fille dans ses bras, puis regarda Claire droit dans les yeux.
— Ne signe rien. Ne réponds à aucune question sans Maître Beaumont.
Claire hocha la tête, les lèvres tremblantes.
Lorsque les policiers l’emmenèrent, Hélène s’approcha de son fils.
— Donne-moi le bébé. Tu n’es pas en état de t’en occuper.
Daniel resserra Éloïse contre lui.
— Vous ne toucherez plus jamais à ma fille.
Il traversa la salle sous les regards des invités.
À l’entrée, il se retourna une dernière fois.
May you like
— Profitez de cette maison ce soir, dit-il à sa mère. Demain, elle ne vous appartiendra peut-être plus.
Pour la première fois, le sourire d’Hélène disparut.