Chapitre 7 - Là où les morts ont des dossiers

Saint-Michel n’était pas un lieu unique.
À Paris et dans les environs, des dizaines d’églises, d’hôpitaux et d’anciens bâtiments militaires portaient ce nom. Léa mobilisa une équipe pour examiner les propriétés liées au ministère de la Défense.
Gabriel, lui, relut les mots d’Isabelle.
« Là où les morts ont encore des dossiers. »
Il se souvint d’un ancien service d’identification militaire installé sous l’hôpital Saint-Michel avant sa fermeture. Pendant des décennies, on y avait conservé les dossiers de soldats disparus, de corps non identifiés et d’agents opérant sous de faux noms.
Victor y avait travaillé au début de sa carrière.
Le bâtiment avait officiellement été transformé en centre d’archives, mais une partie du sous-sol n’apparaissait sur aucun plan récent.
Léa obtint un mandat.
Pendant ce temps, maître Caron étudiait la plaque de cuivre trouvée dans la boîte à musique. Les symboles correspondaient à un système de chiffrement développé par la société Valois Défense, l’une des entreprises mentionnées dans le registre.
— Il faut trois éléments pour accéder aux fichiers complets, expliqua-t-elle. La plaque, une empreinte digitale et une signature vocale.
— Celle d’Isabelle —dit Camille.
— Probablement.
Victor avait donc besoin qu’elle reste en vie.
Sans sa voix et son empreinte, le registre ne pouvait révéler les contrats, les comptes et les enregistrements permettant d’identifier les responsables.
Camille était toujours hospitalisée. Les médicaments avaient ralenti les contractions, mais Sarah refusait de promettre combien de temps cela durerait.
Julien demanda à parler à Gabriel.
Depuis son arrestation, il niait avoir participé aux violences. Après la diffusion publique des enregistrements, son avocat lui avait conseillé de coopérer.
Gabriel accepta de le rencontrer au commissariat.
Julien semblait plus jeune sans ses vêtements coûteux. Il gardait les yeux baissés.
— Ma mère connaissait Victor avant notre mariage —commença-t-il—. Elle avait perdu beaucoup d’argent dans des investissements. Il lui a promis de régler ses dettes si je me rapprochais de Camille.
— Tu l’as épousée pour la fondation.
— Au début, oui.
Gabriel sentit sa colère revenir.
— Et ensuite tu l’as enfermée, droguée et frappée.
— Je ne voulais pas que cela aille aussi loin.
— Cette phrase ne signifie rien pour la personne qui reçoit les coups.
Julien se passa les mains sur le visage.
— Victor disait que Camille serait seulement déclarée incapable pendant quelques mois. Après le transfert des fonds, nous devions partir avec le bébé.
— Où ?
— Dans une propriété en Suisse appartenant à Valois.
— Isabelle s’y trouve-t-elle ?
— Je ne savais même pas qu’elle était vivante.
Julien donna toutefois une information utile. Il avait entendu Victor parler d’un « niveau inférieur » sous les archives Saint-Michel, accessible grâce à une ancienne morgue.
À vingt et une heures, une équipe entra dans le bâtiment.
Gabriel voulait les accompagner. Léa refusa d’abord, puis accepta à condition qu’il reste derrière les unités d’intervention.
Ils descendirent par un ascenseur de service dont le panneau ne mentionnait que deux sous-sols. À l’aide d’une carte magnétique saisie chez Victor, Léa fit apparaître un troisième niveau.
Les portes s’ouvrirent sur un couloir blanc.
Il faisait froid, comme dans une chambre mortuaire.
Des dizaines de portes métalliques bordaient les murs. Derrière certaines se trouvaient des archives. Derrière d’autres, des chambres équipées pour maintenir des personnes en isolement.
Dans la première chambre occupée, ils trouvèrent un homme âgé qui se présenta comme ancien comptable de Valois Défense. Officiellement, il était mort douze ans auparavant.
Dans une autre pièce se trouvait une journaliste disparue après avoir enquêté sur des contrats militaires.
Victor n’avait pas seulement caché Isabelle.
Le centre contenait tous ceux que le réseau ne pouvait pas tuer sans risquer de perdre des informations.
Une alarme retentit.
— Ils savent que nous sommes là —dit Léa.
Les portes commencèrent à se verrouiller. Les agents utilisèrent des charges pour avancer.
Gabriel entendit un bruit derrière la dernière porte du couloir.
— Isabelle !
Une voix répondit faiblement.
— Gabriel ?
Il frappa contre la serrure jusqu’à ce qu’un agent la fasse sauter.
Isabelle était attachée à un lit médical. Une perfusion coulait dans son bras. Ses cheveux gris entouraient un visage épuisé, mais ses yeux restaient lucides.
Gabriel s’approcha comme s’il craignait qu’elle disparaisse encore.
— C’est vraiment toi.
Elle leva une main et toucha sa joue.
— Tu as vieilli.
Il laissa échapper un rire étranglé par les larmes.
— Toi aussi.
— J’ai eu plus de temps libre que prévu.
Même après dix-huit années de captivité, Isabelle retrouvait la force de plaisanter.
Gabriel défit ses attaches.
— Camille est vivante. Elle t’attend.
— Et son bébé ?
— Il se bat.
Un bruit de tirs éclata dans le couloir.
Victor apparut au bout du passage, accompagné de deux hommes armés. Il tira sur le système d’éclairage et s’enfuit vers une sortie de secours.
Léa lança ses agents à sa poursuite, mais une porte blindée se referma entre eux.
Isabelle se redressa.
— Ne le suivez pas sans renfort. Le tunnel mène à un dépôt ferroviaire.
— Comment le sais-tu ? demanda Léa.
— Il m’a déplacée assez souvent pour que j’apprenne leurs itinéraires.
Les secours évacuèrent les prisonniers. À l’extérieur, Isabelle fut placée dans une ambulance.
Avant que les portes se ferment, elle saisit la main de Gabriel.
— Victor n’est pas le chef.
— Valois ?
Elle hocha la tête.
— Il contrôle des officiers, des entreprises et des magistrats. Le registre peut les faire tomber, mais seulement si Camille se souvient de la chanson entière.
Le téléphone de Gabriel sonna.
Sarah appelait de l’hôpital.
— Gabriel, les contractions ont repris. Cette fois, nous ne pouvons plus les arrêter.
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Camille allait accoucher.
Et sa mère, qu’elle croyait morte depuis dix-huit ans, se trouvait enfin sur le chemin du retour.